« L’homme naît rien, il a tout à faire »

Alain Frentzel déniche et collectionne. Il a constitué au fil des ans un vaste répertoire, photos d’amateurs principalement, photos d’identités par centaines mais aussi papiers déchirés, rebuts de matières, papiers peints arrachés, miroirs brisés, croûtes et marcs de peinture, accumulation d’une masse de physionomies, regards, poses, œil, visages et têtes. Certains accidentels. Tous anonymes.
Ce précieux archivage constitue la base de données. Sa source, son vivier.

Le travail sur photo. La série des « Sublimés », par exemple, commence par la sélection d’une tête. Ou d’une série de visages, petites photos d’identité. Puis il détériore, par brûlure ou lacération, transformation des faciès, globules, cloques, trous, acné, eczémas, croûtes, plongée inquiétante (mais drôle) dans la pathologie. Le processus transcende l’anonymat de l’individu photographié, l’effet de pose de celui-ci devient grotesque. Tragique.

La peinture. Elle est expression pure, rapide, geste primal. Dans l’esprit du peintre, elle est commencement et finalité.
Il y a d’abord le travail du fond qui est longuement mûri. De couleur monochrome, il est la fondation et il est l’écrin, il renvoie d’une certaine façon à la partie profonde de l’être. Et sur ce fond viendra le visage, en diverses propositions.
Mais à chaque fois, l’évolution et les réactions des supports et des matières choisies seront un questionnement sur la problématique même de la peinture et de ses limites. Description de 4 séries :

« D’un visage l’autre »
Avec « l’Acupuncteur », « le Crâneur », « Erythème », etc. Série d’environ 30 peintures sur toile ôtés de leurs châssis, de petit format. Taches de couleurs, perforations, huile ondulante, gomme laque, pigments… Matières et techniques pour une exploration psychanalytique et sociologique de l’homme dans son milieu naturel. Le dessin est encore présent tout comme la photographie qui l’a inspiré.

« Disparition »
Très grands formats. Ebauche peinte d’un grand visage suivie d’un long processus de recouvrement par coulures fluides, légères et blanches. Le visage disparaît peu à peu. Subsiste alors l’essentiel. Le regard s’accroche et transperce.

« Figural »
Formats divers mais de grande taille. Un fond d’une couleur longuement choisie et travaillée. Une fois celle-ci posée et sèche: Jeté de pâte épaisse de peinture monochrome aussi, riche, onctueuse, luisante. Un geste vif, nerveux, naissance d’un visage comme sculpté dans la terre, matière vivante et organique. Figure non figurative mais « figurale », selon Deleuze : « la figure, c’est précisément le corps sans organe (défaire l’organisme au profit du corps, le visage au profit de la tête) ; le corps sans organe est chair et nerf (…) Si le peintre tient à la figure, ce sera donc pour opposer le figural au figuratif ».

« Fracturés »
Même travail de fond que pour la série « Figural » puis une pâte épaisse de peinture qui craque en séchant comme une terre désertique. Le visage est alors comme cicatrisé par l’absence et le manque d’eau.

Alain Frentzel a mis en place un processus qui est celui d’un brouillage systématique des identités, troublant un visage de façon à en percer le mystère, à en extraire l’absurdité et le comique, afin de révéler une chose essentielle qui dès lors nous saute à la figure.

Une perpétuelle exploration des somatisations, des névroses, un questionnement sur l’identité, l’aléatoire et le chaos.

Dans les notes d’Alain Frentzel, une citation de Paul Virilio :

« Je suis un accident ambulant qui cherche l’endroit où se produire ».